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Temps estimé - 9 min
L’alimentation est au croisement de deux enjeux stratégiques : la santé publique et la durabilité environnementale. Les recommandations alimentaires évoluent vers des modèles plus végétaux, mais la question demeure : quels leviers concrets, à l’échelle des politiques alimentaires, permettraient de faire bouger les régimes de façon mesurable, et avec quel ordre de grandeur d’impact ? Pour éclairer ces arbitrages, il faut des approches harmonisées capables de comparer des régimes nationaux très différents et de simuler des scénarios plausibles de changement.

L’étude avait un double objectif :
- Tester et illustrer une approche harmonisée d’évaluation de l’impact environnemental des régimes à partir d’enquêtes nationales de consommation alimentaire, via la plateforme MCRA (Monte-Carlo Risk Assessment) ;
- Démontrer l’intérêt de ce cadre en modélisant des scénarios de politiques “côté demande” visant à améliorer simultanément la santé humaine et la santé planétaire.
Les auteurs ont mobilisé des données individuelles issues d’enquêtes nationales représentatives de consommation dans 11 pays européens (Autriche, Croatie, Chypre, République tchèque, Danemark, France, Italie, Pays-Bas, Portugal, Suède et Slovénie). Ces données ont été harmonisées pour permettre des estimations comparables entre pays, puis utilisées pour décrire les régimes observés (scénario “baseline”) et pour simuler plusieurs scénarios alternatifs correspondant à des leviers de politique alimentaire.
Pour quantifier l’impact environnemental, l’étude s’appuie sur des données d’analyse de cycle de vie (ACV), provenant d’une base néerlandaise, appliquées à l’ensemble des pays afin d’assurer une cohérence méthodologique. Les auteurs estiment ainsi, selon les scénarios, plusieurs indicateurs (gaz à effet de serre, usage des terres, consommation d’eau, acidification, eutrophisation eau douce et marine). En parallèle, des données de composition nutritionnelle permettent d’estimer l’apport protéique total et la part des protéines d’origine végétale, afin de relier durabilité et structure nutritionnelle des régimes. Les calculs et la modélisation sont réalisés avec MCRA, plateforme initialement conçue pour l’évaluation des expositions/risques, ici détournée et testée comme cadre de simulation des impacts liés aux régimes.
Les scénarios utilisés étaient les suivants :

- MEAT50 : réduction de 50% de la consommation de viande
- MEAT100 : réduction de 100% de la consommation de viande
- MEAT100REP : remplacement de 100% de la viande par des substituts de viande
- MEAT100LEG : remplacement de 100% de la viande par des légumineuses
- DAIREP : remplacement de 100% du lait par des « laits végétaux »
- FRUIVEG : ajout de 50 g de fruits et de 50 g de légumes
- CONF : limiter la consommation de confiseries de 50%
- SOFT : remplacement de 100% des sodas par de l’eau
Dans les scénarios de référence, les émissions quotidiennes de gaz à effet de serre associées aux régimes varient sensiblement selon les pays (de 4,0 kg CO₂-éq par personne et par jour à Chypre à 6,3 kg CO₂-éq/pers/j en France). Les écarts sont également marqués sur la consommation d’eau “bleue”, allant approximativement d’un peu plus de 100 L par personne et par jour en République tchèque à plus de 250 L/pers/j en Italie. Les apports protéiques moyens se situent, selon les pays, autour de 70 à 100 g/j, et la part des protéines végétales reste minoritaire.
Les scénarios testés montrent ensuite que la réduction de la viande est le levier le plus impactant. Une baisse de 50 % de la consommation de viande pourrait réduire les émissions de GES d’environ 16 à 27 % selon les pays, et une suppression totale de la viande pousse les réductions potentielles d’émissions jusqu’à environ 55 %. Remplacer la viande par des substituts (MEAT100REP) conduirait à des gains climatiques de l’ordre de 22 à 39 %, tandis qu’un remplacement par des légumineuses (MEAT100LEG) atteindrait plutôt 28 à 47 % selon les contextes nationaux.
Au-delà des émissions de gaz à effet de serre, les tendances sont cohérentes sur plusieurs indicateurs : les réductions de viande conduisent généralement à des baisses comparables de l’occupation des terres, de l’acidification et des eutrophisations (eau douce et marine), avec parfois des réductions très marquées sur ces indicateurs (jusqu’à 70 % dans certains scénarios). Une réduction de 50 % de la viande abaisserait l’eau « bleue » utilisée de quelques pourcents à environ 10 % selon les pays, et jusqu’à ~24 % dans le scénario de suppression totale de la consommation de viande. Les autres scénarios (comme CONF ou SOFT) ont des effets plus faibles sur les GES (de l’ordre de 1 à 3 %), mais peuvent rester pertinents dans un “portefeuille” de mesures, notamment pour leurs co-bénéfices sur la santé.
Enfin, l’étude attire l’attention sur le volet nutritionnel, en particulier protéique : réduire la consommation de viande diminue l’apport protéique total (baisse d’environ 12–21 % pour une réduction de 50 %, et 25–41 % pour une réduction de 100%). Ce résultat met en évidence un point de vigilance : les scénarios les plus “efficaces” sur l’environnement doivent être évalués aussi à l’aune de l’adéquation nutritionnelle.
→ En conclusion, cette étude montre qu’un cadre harmonisé, basé sur des enquêtes nationales et un calcul environnemental cohérent, peut produire des estimations comparables et utiles pour explorer les politiques alimentaires en Europe. Les scénarios modélisés convergent vers un message clair : les stratégies de réduction de la viande, surtout lorsqu’elles s’accompagnent de substitutions végétales, offrent les gains environnementaux les plus importants, tandis que d’autres leviers (boissons sucrées, confiseries, ajout de fruits et légumes) ont un effet climatique plus modeste mais peuvent contribuer à une approche multi-mesures.
« Harmonised assessment of environmental impacts from diets and dietary scenarios: sustainability and protein intake in eleven European countries»
Article publié le 1er décembre 2025 dans European Journal of Nutrition
Lien (article en accès libre) : https://doi.org/10.1007/s00394-025-03821-8
Photos d’illustration issues des banques d’images Pexels et Pixabay. Crédit : Markus Spiske et MabelAmber